La Pologne, base arrière industrielle de l’Europe

La Pologne, base arrière industrielle de l’Europe

Quinze ans après son adhésion à l’Union européenne, la Pologne est devenue un champion industriel. Mais elle doit revoir son modèle. Jouer la carte de la production à bas coût ne suffit plus, alors que les salaires flambent.

Deux drapeaux, européen et polonais, flottent à l’entrée de l’usine Szynaka. Pour Michal Szynaka, le directeur marketing de l’entreprise familiale polonaise, “faire partie de l’UE est une bonne chose. Cela nous a permis d’exporter partout en Europe“. À Lubawa, une petite ville de 10 000 habitants dans le nord de la Pologne, l’adhésion de la Pologne à l’Union européenne le 1er mai 2004 a été synonyme de boom économique.

Szynaka, qui fabrique des meubles pour Ikea, Conforama et un peu en marque propre pour le marché local, en a bien profité. Depuis 2004, son effectif est passé de 720 salariés à 3 500, répartis dans six usines. Le chiffre d’affaires a presque suivi la même pente. Pour faire face à la demande, il a agrandi l’an passé l’une de ses usines, destinée à Ikea – le géant suédois dispose aussi de sa propre usine à l’autre bout de la ville – et a investi dans de nouvelles machines plus automatisées. Pour deux derniers projets, le groupe a même obtenu un cofinancement européen.

En quinze ans, la Pologne est devenue, comme ses voisins d’Europe centrale, la base arrière industrielle de l’Europe. Le secteur manufacturier pèse toujours 23,5 % du PIB, un poids deux fois plus élevé qu’en France. En mars, la production industrielle a progressé encore de près de 7,8 % en glissement annuel. Depuis 2004, les exportations de biens ont été multipliées par quatre. Sur la même période, le PIB par habitant atteint désormais 70 % de la moyenne de toute l’Union européenne, contre 49 % en 2004. La République tchèque fait encore mieux. L’économie affiche une forme éclatante après avoir enregistré une croissance de 5 % l’an passé.

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Le décollage économique doit beaucoup aux investissements étrangers. À la chute du bloc communiste, la Pologne avait ouvert les vannes aux groupes internationaux pour remettre à niveau ses usines et améliorer la qualité. Depuis 2016, les flux d’investissements étrangers se sont stabilisés. “Pour les investisseurs, le pays reste encore attractif par sa proximité géographique et la taille de son marché interne“, analyse Monika Constant, la directrice générale de la chambre de commerce française en Pologne, même si elle pointe le “manque de visibilité” des dernières mesures du gouvernement nationaliste au pouvoir.

La Pologne conserve encore son principal avantage : ses coûts de main-d’œuvre. Dans le secteur manufacturier, l’heure de travail y coûte toujours 9,36 euros en moyenne fin 2018 contre 38 euros en France. La délocalisation de l’usine Whirlpool d’Amiens (Somme) à Lodz en pleine campagne présidentielle en 2017 avait exacerbé les tensions entre les deux pays. Le gouvernement polonais met en avant ses “zones économiques spéciales” où les entreprises peuvent bénéficier d’exonérations fiscales pendant cinq ans.

Pénurie de compétences

Ce modèle de pays à bas coût a fait son temps. La Pologne a bénéficié des emplois délocalisés, mais demain ce sera l’Ukraine ou l’Azerbaïdjan, moins chers encore“, pointe l’économiste Przemyslaw Kowalski, qui dirige le centre de recherche économique et social à Varsovie. Car depuis 2010, les salaires flambent. Début 2019, le salaire minimum polonais a augmenté de 7 % pour atteindre 2 250 zlotys (522,60 euros). En Hongrie toute proche, Audi a dû céder une hausse de 18 % des salaires aux employés de l’usine de Györ, après un mouvement de grève. “Les salaires augmentent plus vite que la productivité et les entreprises ont plus de mal à rester compétitives, souligne Grzegorz Sielewicz, l’économiste de Coface pour l’Europe de l’Est. Alors que l’économie tourne à plein régime, les défaillances augmentent à nouveau dans toute l’Europe centrale.

À Lubawa, Michal Szynaka a dû s’adapter. “Nous voulons encore augmenter notre production, mais à effectif constant. De toute façon, il n’y a plus de Polonais pour travailler dans nos usines“, souligne-t-il. L’entreprise a fait appel à une agence de placement ukrainienne pour recruter une quarantaine de salariés. Et il n’est pas le seul. “On ne trouve plus de techniciens, ni d’ingénieurs, tous partent en Europe de l’Ouest”, remarque Zygmunt Arkuszewski, le vice-président du directoire du groupe Damix, qui emploie 500 salariés à Rypin et qui a recruté une ingénieure commerciale ukrainienne, débarquée avec mari, enfants et grand-mère.

Chez le fabricant de chariots et de rayonnages de supermarché installé à 150 kilomètres de Varsovie, un ouvrier gagne 1 000 euros brut par mois en moyenne, heures supplémentaires comprises. “Nous ne pouvons pas augmenter nos prix de vente. Alors, nous devons augmenter nos dépenses d’automatisation pour compenser la hausse du coût de la main-d’œuvre“, pointe Leonard Murawiec, le président du directoire de Damix, qui a prévu d’installer un nouvel atelier d’inox. La modernisation est déjà en cours. D’un côté de l’usine, au milieu d’un chaos de grilles métalliques, des ouvrières soudent à la main des flancs de chariots. À l’autre bout, ce sont des robots Kuka qui manipulent des grilles de métal. À côté, des ouvriers s’affairent à régler des postes de soudures automatisés. Pour se renforcer au niveau européen, le polonais est aussi passé à l’offensive en acquérant à l’automne dernier 70 % du capital du français Caddie. La production restera en Alsace. “Les deux sites sont complémentaires. La France étant plus avancée sur la robotisation pour faire des grandes séries, le coût de production y est sensiblement le même qu’à Rypin“, relève le patron.

Le gouvernement, qui entend accompagner ce mouvement, a renforcé ces dernières années l’emprise de l’État dans l’économie. “Nous ne voulons plus être un site d’assemblage et de sous-traitance pour les groupes étrangers. Désormais, nous devons développer nos propres technologies“, souligne Michal Kramar, le directeur des investissements de la PAIH, l’agence polonaise de promotion à l’export et aux investissements, installé dans un bâtiment flambant neuf du centre de Varsovie. La priorité est d’aider l’innovation et l’internationalisation des entreprises pour faire émerger des champions polonais. “Notre problème, c’est que nous n’avons pas de marque connue“, constate Agnieska Sweda, consultante de la PAIH. Alors que les dépenses de R & D plafonnent encore à 1 % du PIB, Varsovie veut attirer plus de centres de R & D. Depuis deux ans, le pays a renforcé ses aides en la matière et rêve de devenir une tête de pont pour la mobilité verte depuis que le fabricant de batterie coréen LG Chem a implanté une usine dans l’ouest du pays.

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